Pourquoi la religion juive se transmet-elle par la mère ?

Tout le monde sait que selon le judaïsme, l’enfant ne naît juif que si sa mère l’est également, mais que dans le cas contraire, il naît « non-juif » même si son père est juif. Mais que sait-on véritablement ? D’où vient cette loi qui pourrait paraître arbitraire à certains ? Comment expliquer ce phénomène qui rythme la vie juive et peut parfois bouleverser des familles entières dans des cas malheureux de « mariages mixtes » ?

 1/ Lorsque le statut de l’enfant provient du statut du père.

 Le Rav M. Gugenheim montre dans son ouvrage "Et tu marcheras dans ses voies" différents exemples dans lesquels l’enfant prend le statut de son père. Ainsi, le statut de Cohen, de Lévy ou de simple Israël se transmet exclusivement par le père : Si un Cohen épouse une fille Israël, l’enfant sera alors Cohen. Par contre, si c’est un Israël qui épouse une fille Cohen, l’enfant ne sera pas Cohen, mais Israël [Kidouchin 66b]. Il en va de même pour les questions de succession : en cas de famille recomposée, seuls les frères consanguins [demi-frères par le père] sont susceptibles d’hériter l’un de l’autre, à l’exclusion des frères utérins [demi-frères par la mère].

Au-delà de ces exemples, se retrouve un principe général énoncé par le Talmud : « La famille du père est appelée famille, celle de la mère n’est pas appelée famille » [Baba Batra 109b]. Cette affirmation péremptoire se base sur un verset biblique a priori sans équivoque : « Faites le dénombrement de toute la communauté des Enfants d’Israël selon leurs familles, selon leur maison paternelle» [Nombres 1,2].

D’autres exemples découlant de ce principe pourraient être apportés. Bien entendu, chacun doit être étudié pour lui-même afin d’en dégager les idées spécifiques. Toutefois, une problématique certaine apparaît dès la première lecture des passages de la littérature rabbinique susmentionnés : Comment peut-on considérer que la religion se transmet effectivement par la mère, alors que de nombreuses sources montrent que l’influence du statut du père sur celui de l’enfant est prédominante dans la Loi juive ?

2/ Déductions logiques des versets de la Bible

Le Midrash [Kohelet Rabba 7, 4] raconte qu’un certain « Yaakov Ish kfar-guiboria» enseignait en public qu’un enfant né d’un père juif et d’une mère non-juive pouvait être circoncis le Shabbat. Lorsque Rabbi ‘Hagaï entendit cet enseignement erroné, il l’admonesta sévèrement. Le dénommé Yaakov répondit avec assurance qu’un enfant né d’un père juif est automatiquement juif, même si sa mère ne l’est pas, comme semble le corroborer le verset du Livre des Nombres : « Faites le dénombrement (…) selon leur maison maternelle ». Rabbi ‘Hagaï lui expliqua alors que ce verset ne prouve aucunement que la judéité se transmette exclusivement par le père. Il rapporta alors deux versets faisant allusion à la transmission de la judéité par la mère :

.Deutéronome 7, 3-4 : « Ne te marie pas avec eux : ta fille ne la donne pas à son fils, et sa fille ne la prends pas pour ton fils. Car il éloignerait ton fils de Moi, et ils serviraient des dieux étrangers ; et la colère de Dieu s’enflammerait contre vous, et Il t’anéantirait bien vite ».

.Ezra 10, 3 : « Et maintenant, contractons avec notre Dieu l’engagement de renvoyer toutes ces femmes et leur progéniture, selon la volonté de Dieu (…) ».

-Dans le premier verset, Rachi souligne qu’est uniquement mentionné l’éloignement du « fils » et non de la fille. Il en déduit alors que le « fils » dont il est question ici est en fait le « petit-fils » [Dans la Bible et la littérature rabbinique les petits-enfants ou descendants sont souvent appelés « enfants »]. Selon la symétrie des versets, le « fils » du verset 4 se rapporte à la première proposition du verset 3 : « ta fille ne la donne pas à son fils ». Aussi le seul petit-fils qui risquerait d’être éloigné par son parent idolâtre est le fils de « ta fille ». Pourquoi n’est-il pas question du fils de « ton fils » marié avec une idolâtre ? Tout simplement car il n’est pas considéré comme juif puisque sa mère ne l’est pas. Aussi le problème de l’ « éloignement » mentionné dans le verset ne peut s’appliquer à lui [voir Kidoushin 68b avec Rachi, ainsi qu’une explication différente de Tossfot].

-L’allusion dans le second verset doit se comprendre à la lumière du contexte des Livres d’Ezra et Néhémia. Ces deux livres bibliques relatent le retour des juifs à Jérusalem durant la construction du second Temple, après l’exil babylonien. La majorité des juifs étaient à Babel, et ceux restés en Eretz-Israël s’étaient mariés avec des non-juives. Lors du retour, Ezra voulut restaurer l’unité et demanda aux juifs de renvoyer les femmes idolâtres et « leurs enfants ». La déduction de Rabbi ‘Hagaï fait appel à la logique : Ezra ne demande pas aux pères de renvoyer « leurs enfants », mais « les enfants de leurs femmes », car ces derniers n’étaient pas également « les enfants des pères », du moins sur le plan juridique. D’ailleurs le contraire aurait été étonnant : comment imaginer une seconde qu’Ezra enjoigne les pères à renvoyer leurs enfants juifs, alors que ceux-ci sont l’avenir d’un judaïsme en pleine reconstruction ?!

3/ La transmission de la judéité par la mère : Une Loi Orale remontant au Sinaï

Même si l’argument tiré du Livre d’Ezra peut paraître plus convainquant que le précédent, il ne peut être considéré comme une preuve de l’origine du principe. Il peut tout au plus démontrer qu’à l’époque d’Ezra, la transmission de la judéité par la mère était une chose admise par tous. Par contre, pour prouver que le principe provient de la Torah elle-même, l’allusion doit se trouver dans l’un des cinq livres du ‘Houmash, c'est-à-dire dans la Loi écrite.

Le Talmud rapporte un autre verset dans lequel se trouve une allusion à la transmission de la judéité [Deutéronome 21, 15 ; voir Kidoushin 68b]. Ce second verset est rapporté car il y a une controverse quant à l’origine de cette loi. Cependant, il n’y a pas de controverse sur l’existence d’une allusion dans la Torah, mais uniquement sur la source de cette allusion. En d’autres termes, tous les participants de la discussion talmudique sont d’accord sur le fait que la Torah enseigne implicitement le principe de la transmission de la judéité par la mère.

Le Rambam dans son introduction à la Mishna, explique que certaines lois retrouvées grâce à des allusions dans le texte de la Torah sont en réalité des traditions émises directement à Moshé au mont Sinaï. L’exemple pris par le Rambam est la loi du « étrog » à Soukot. La Torah exige que le « fruit d’un arbre de la splendeur/ Hadar » fasse partie du bouquet des quatre espèces [Lévitique 23, 40]. Du fait que le fruit en question ne soit pas déterminé explicitement, La Guemara s’interroge et conclu par le raisonnement de Rabbi Abahou: « le fruit qui réside [lit : Ha Dar] sur son arbre d’une année à l’autre, et c’est : le Ethrog » [Souka 35a].

Bien que la pertinence de cette interprétation puisse sûrement être démontrée, le Rambam explique que Rabbi Abahou a juste trouvé dans le verset un appui à une tradition étant déjà en vigueur depuis l’époque de Moshé. En effet, écrit le Rambam, il est certain que le fruit dont se servaient Yéoshoua, les prophètes, et tous les bné-Israël vivant à leurs époques était le étrog !

Il en va de même dans notre sujet : Ce ne sont pas les allusions trouvées dans les versets qui prouvent que la transmission de la judéité provient effectivement de la mère. Le raisonnement est inverse : Si les Sages tentent de trouver des allusions dans les versets, c’est car ils ont reçu cet enseignement de leurs maîtres, et ainsi de suite jusqu’à Moshé Rabbénou 

4/ Une raison de fond

A la suite de la plaie des premiers-nés égyptiens, Hachem ordonna aux Bné-Israël de Lui consacrer tous les premiers-nés hébreux, plus précisément : « tout premier de la matrice parmi les mâles » [Exode 13, 15]. Cette injonction soulève une difficulté que relève le Maharal de Prague : En Egypte, ce sont tous les premiers-nés qui ont trouvé la mort, qu’ils soient ceux du père ou de la mère. Or, la mitsva de la consécration des premiers-nés concerne uniquement les premiers-nés par la mère : « tout premier de la matrice parmi les mâles ». Pourquoi les premiers-nés du père sont-ils donc exclus du commandement, alors que tous les premiers-nés égyptiens trouvèrent la mort ?

Le Maharal explique que dans la procréation, le rôle du père et celui de la mère ne sont pas symétriques. L’acte du père s’arrête à la conception : il n’amène à l’existence qu’une semence, c'est-à-dire, une « potentialité ». La mère, quant à elle, met au monde une créature achevée et accomplie, un être « complet ». C’est pourquoi seul son premier-né sera sacralisé. [Gour Arié Shemot 12, 29 ; voir R. Gugenheim, Et Tu marcheras dans Ses voies, pp.26-27].

Cette idée concernant la consécration des premiers-nés peut être transposée à notre sujet. Sur le plan administratif et social, l’enfant prend le statut de son père. Ceci est vrai selon la Torah, comme nous l’avons vu plus haut, mais également dans la plupart des sociétés dans lesquelles l’identité de l’enfant est avant tout déterminée par l’identité du père. Cependant, il existe une « identité de l’être » dépassant la simple « identité sociale ». L’ « être » ne devient complet qu’après la grossesse de la femme. Il est donc intrinsèquement lié à sa mère qui a permis que sa vie se concrétise, au-delà de la « potentialité » apportée par le père.

Peut-être cette idée peut-elle expliquer le fait qu’un enfant naissant d’une mère non-juive prenne le statut de sa mère. C’est ici l’ « identité de l’être » qui est en jeu. Par contre, si la mère est Cohen et que le père est Israël, le fils deviendra Israël comme son père, car c’est de son « identité sociale » dont il est question. Il n’en restera pas moins que son « identité de l’être » sera la même que celle de sa mère, au-delà de tous les aspects administratifs et sociaux. En d’autres termes, il sera considéré comme juif avant d’être considéré comme un Cohen.

Pour conclure, je voudrais juste insister sur le fait que ce dernier développement n’est qu’une tentative d’explication de fond. Bien d’autres explications peuvent être trouvées grâce à l’étude et à la réflexion. Toutefois, sur le plan de la Halakha, ce n’est pas la pertinence des raisons invoquées qui détermine la transmission de la judéité, mais bien l’existence d’une tradition orale remontant au Sinaï et retrouvée grâce à l’exégèse talmudique.