Savoir répondre

Entre les fêtes de Pessa’h et de Chavouot, la coutume veut que toutes les communautés juives étudient le traité de la Mishna « Pirké Avot ». La traduction littérale du titre de cet ouvrage rabbinique est « Chapitres des Pères », en référence aux leçons des Sages des premières générations, consignées dans les six chapitres de ce traité. Ces leçons ayant un objet spécifiquement « moral », leurs auteurs sont assimilés à des « pères », garants par excellence de la transmission éthique selon le Roi Salomon : « Ecoute mon fils, les leçons morales de ton père » (Proverbes 1, 8).

Répondre au mépris par la raison

Une des consignes présentées par les Sages est la suivante : « Sache quoi répondre à l’apikoros » (Avot 2, 14). Le terme « apikoros » connaît plusieurs définitions dans la littérature rabbinique. Il qualifie aussi bien la personne reniant les principes de base du judaïsme, que celle méprisant le corps rabbinique et son enseignement. En français, ce terme peut être traduit par « hérétique », ou plus précisément par « contempteur ».

D’après le commentaire de Maïmonide sur cette mishna, toute tentative de discussion avec un tel individu est vaine si ce dernier est un juif connaissant la tradition. En effet, celui qui critique des textes qu’il connaît dans l’unique but de dénigrer leurs auteurs en fera de même quels que soient les commentaires proposés par son interlocuteur. Aussi d’après Maïmonide, l’ « apikoros » dont il est question ici ne peut être qu’un membre extérieur à la collectivité juive, ignorant des commentaires rabbiniques. Dans ce dernier cas, le mépris peut être causé uniquement par la mauvaise compréhension de passages bibliques obscurs. Dès lors, la connaissance d’explications sensées provenant de l’exégèse rabbinique peut permettre de réaliser un véritable « kidoush Hashem/ sanctification du Nom de D. » en montrant que l’objet du mépris est en réalité un monument d’intelligence.

Trouver soi-même les réponses à ses questions

L’un des grands Maîtres du siècle dernier, le Rav Shlomo Wolbe (1914-2005), remarque que la mishna n’exige pas de répondre directement à l’ « apikoros », mais uniquement de « savoir » lui répondre. Aussi explique-t-il dans une perspective différente de celle de Maïmonide que la confrontation avec l’autre n’est aucunement visée dans cet enseignement. La tentation du mépris et des doutes quant à la pertinence de la Torah existe chez tout le monde. Le rempart contre cette tentation n’est autre que la connaissance. La remise en cause de la foi commence par de simples questions légitimes. Le savoir apparaît donc comme un moyen de prévenir en amont toute remise en cause définitive (voir Aléi Shour 2, 16, 1).

Il est vrai que nous sommes souvent portés à voir en l’ « autre » un obstacle à notre mode de vie ou à notre croyance. Par son explication de la mishna, le Rav Wolbe vient finalement nous rappeler que l’ « autre » tant redouté trouve le plus souvent refuge en nous-mêmes.