Le véritable socialisme selon la Torah

Par le Rabbin Yona Ghertman, Docteur en Histoire du Droit et des idées politiques

Chaque fête juive est associée à un événement particulier dont se font échos les passages de la Torah lus durant les différentes solennités juives. Ainsi à Pessa’h, nous lisons une partie de la Parasha « Bo » relatant la sortie d’Egypte. De même à Chavouot, nous lisons une partie de la Parasha « Ythro » contenant l’énoncé des « dix paroles » transmises sur le Mont Sinaï lors du don de la Torah, etc.… Mais au-delà de ces passages spécifiques, les Sages ont fait en sorte que des textes communs aux trois fêtes de pèlerinage soient intégrés aux lectures des jours de Yom Tov

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Le caractère social des fêtes de pèlerinage

Les deux passages choisis furent extraits des sections « Emor », dans le Livre du Lévitique, et de « Rée », dans le Livre du Deutéronome. L’une des particularités de ces deux passages est l’insertion de lois sociales au milieu des exposés du déroulement des fêtes.

Dans le chapitre du Lévitique, la description des moments solennels de l’année juive s’interrompt ainsi pour laisser place au commandement suivant : « Et quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras la tienne inachevée au bout de ton champ, et tu ne ramasseras pas les glanes de ta moisson. Abandonne-les au pauvre et à l’étranger (…) » (Lév. 23, 22). Le Midrash, rapporté par Rachi, s’interroge sur ce changement de sujet soudain : « Pour quelle raison l’Ecriture a-t-elle placé cette défense au milieu des solennités (…) ? Pour t’enseigner que quiconque donne au pauvre la glane et le coin du champ, comme il convient, est considéré comme s’il avait construit le Temple et offert des sacrifices » (Rachi, commentaire sur Ibid).

Si celui qui participe pleinement aux fêtes de pèlerinage doit se rendre au Temple de Jérusalem pour accomplir son obligation, celui qui prête attention aux lois sociales a la possibilité de dépasser l’obligation formelle. Il ne se rend pas seulement au Temple, comme un simple visiteur, mais il est considéré comme un bâtisseur du Temple, comme un élément profondément actif et utile pour la vie religieuse collective.

Ce lien entre l’obligation relative à la fête et les obligations sociales se retrouve dans le chapitre du Deutéronome, lors de l’énoncé du commandement propre au Yom Tov, l’obligation de se réjouir1 : « Et tu te réjouiras devant l’Eternel ton Dieu, toi, ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, et le lévite qui est dans tes murs, l’étranger, l’orphelin, la veuve qui sont auprès de toi (…) » (Deut. 16, 11). Rachi interprète cette injonction de la manière suivante : « [Ces] quatre [le lévite, l’étranger, l’orphelin et la veuve] sont à Moi, en parallèle avec tes quatre à toi : ton fils, ta fille, ton serviteur et ta servante. Si tu rends joyeux les Miens, Je rendrai joyeux les tiens » (commentaire sur Ibid.).

La réjouissance associée aux fêtes de pèlerinage ne peut être complète si les personnes habituellement en difficulté sociale ne peuvent être placées sur un pied d’égalité avec ceux ayant la faculté matérielle de gérer une maisonnée entière. Dès lors, l’obligation de porter attention aux besoins des autres devient la condition indispensable pour réaliser l’obligation de se réjouir soi-même. Tout est mis en ordre pour que les fêtes de pèlerinage soient ressenties avant tout comme des solennités collectives.

Le refus du « socialisme bourgeois »

On remarque dans le passage du livre du Lévitique que la Torah demande à l’agriculteur de céder des épis encore attachés à la terre ou déjà moissonnés à l’indigent. L’auteur du Mi-choulkhan gavou’a pose la question suivante : « N’aurait-il pas été plus judicieux d’exiger de l’agriculteur d’offrir au pauvre des mets déjà préparés ? ». Non, répond-t-il, « il ne faut pas que le pauvre ait l’impression d’être un assisté, un profiteur, quelqu’un qui ne mérite pas ce qu’il mange puisqu’il n’a pas travaillé pour obtenir ce qu’il a reçu. Le pauvre doit pouvoir se regarder dans un miroir sans avoir honte de lui-même. Pour cela, l’agriculteur lui cédera les épis. Ensuite, c’est le miséreux qui battra le blé, le moudra, le vannera, le cuira. Il aura littéralement mis la main à la pâte. De fait, il pourra ressentir la satisfaction de manger d’un produit pour lequel il aura travaillé »2.

Cette idée trouve une conséquence pratique selon la Halakha (Loi juive), comme cela ressort des propos de Maïmonide dans son ouvrage traitant des lois concernant les pauvres: «Il y a huit niveaux dans les lois de la Tsedaka/charité (…). Le niveau le plus haut -qui est sans équivalent- consiste à « renforcer la main du juif pauvre » en lui donnant un cadeau, ou en lui faisant un prêt, ou en s’associant avec lui, ou en lui trouvant un travail, afin de lui prêter main forte pour qu’il n’ait plus besoin des autres (…) »3. Selon R. Moshé de Coucy, cette manière de dispenser la Tsedaka est la plus noble de toutes, car elle permet au pauvre de retirer un bénéfice des biens d’autrui sans en éprouver aucune honte. Même un simple « cadeau » n’est pas comparable à un « don » présenté comme tel, car « il s’agit d’une habitude [générale] propre aux êtres aimés »4. Par la suite, une fois mis en situation de subvenir lui-même à ses besoins grâce au cadeau, au prêt, et aux autres moyens mentionnés par Maïmonide, le pauvre sera alors placé sur un pied d’égalité avec ceux l’ayant aidé. Il pourra donc retrouver pleinement sa place dans la société.

Par conséquent, même si les « dons » classiques sont reconnus également comme légitimes par Maïmonide et les codificateurs postérieurs, ils ne sont encouragés qu’à posteriori. L’attitude des grandes associations caritatives juives, consistant à organiser régulièrement des récoltes, des « panier-repas », ou autres formes de Tsedaka similaires, ne correspond pas à l’idéal mis en avant dans la Halakha. Le problème de ces distributions d’oboles est qu’elles contribuent indirectement à refuser au pauvre la possibilité d’accéder à un statut d’égalité avec le riche. Il y a d’un côté la « bourgeoisie juive », plein de bons sentiments, et de l’autre, « les pauvres », toujours tributaires de la bonne volonté des membres d’une classe sociale qui leur reste inaccessible. A l’inverse, le système mis en place par la Torah permettant à l’indigent de travailler les produits du champ, puis, le système codifié par Maïmonide selon ce même ordre d’idées, permet de rétablir une égalité sociale parfaite entre « pauvres » et « riches ». L’objectif de la classe sociale la plus aisée n’est donc plus seulement d’aider la classe sociale plus défavorisée, mais de lui donner purement et simplement les moyens de ne plus constituer une « sous-classe ».

Disparition des classes sociales et prise en compte de la réalité économique

 

La première partie du Manifeste communiste s’ouvre sur cet aphorisme bien connu : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classe ». Tout en mettant de côté les discussions sur la pertinence de ce postulat, on remarque qu’il s’inscrit dans une philosophie de l’Histoire générale. Selon Marx, un objectif est donné à cette histoire : la suppression de la lutte des classes. Dans son essence, la révolution prolétarienne ne peut que viser à la suppression de toutes les classes, puisque le prolétariat tend lui-même à être nié en tant que classe. Le politologue J. Touchard parle à ce sujet de l’ « l’universalité négative » du prolétariat5. Même si la lutte est le moyen par excellence pour parvenir à l’aboutissement de l’histoire, l’universalité en est la fin. Aussi d’après Marx, l’idéal du socialisme se trouve dans la disparition conjointe de la classe sociale favorisée et de la classe sociale défavorisée, celles-ci se fondant en une entité commune et pacifiée.

L’idée de « lutte des classes » n’existe évidemment pas dans le système social de la Torah. Par contre, la disparition des classes apparaît effectivement comme l’aboutissement de l’Histoire sociale. Néanmoins, cet aboutissement ressemble à un idéal devant être recherché tout en gardant conscience de l’impossibilité de sa réalisation. En effet, le plus haut niveau de la Tsedaka présenté par Maïmonide ne peut pas concerner à priori tous les nécessiteux sans exceptions. On remarque d’ailleurs que le raisonnement tenu par l’auteur du Michoulkhan gavou’a à propos du commandement de Lévitique 23 ne peut pas être transposé au commandement de Deutéronome 16 incombant de réjouir les indigents durant le Yom Tov. Les personnes en situation précaire visées ici ne sont pas les mêmes que ceux concernés par la possibilité de glaner une partie du champ laissé à leur disposition. Ces derniers sont des actifs, et ont donc la faculté de mettre fin à leur existence sociale inférieure grâce au travail de leurs mains. A l’inverse, « le lévite, l’étranger, l’orphelin et la veuve » sont en dehors du système de classes sociales. Il sont complètement protégés, la Torah n’exige pas de leur part un effort particulier pour se nourrir.

La Halakha (Loi juive) prend en compte les différentes situations sociales pouvant exister et ne se borne pas à présenter un seul système social formaté. Derrière l’idéal de la disparition des classes sociales se trouve alors toute une batterie de mesures légales destinées à faire face à la réalité économique concrète. Plus qu’une idéologie politique, le socialisme selon la Torah est avant tout un véritable système halakhique (légal) institué pour être appliqué.

1 Voir Sefer HaMitsvot, mitsvat assé 54 ; Mishné Torah, Hilkhot Yom Tov 6, 16-18.


2 MiChoulkhan Gavou’a, Vaykra, p.191. Cité et traduit par le Rabbin J. Milewski, Les fêtes de pèlerinage dans la tradition juive, Lectures du Judaïsme, Puf, p. 130.


3 Maïmonide, Mishné Torah, Hilkhot Matanot anyim 10, 7. Voir Tour Shoulkhan Aroukh, Yoré Déa 249, 6.


4 R. M. de Couci, Sefer Mitsvot Gadol, assin 162, 207a. Toutefois d’après l’auteur du « Drisha », il n’est question ici que d’un cadeau implicite fourni grâce aux autres moyens mentionnés : le prêt, l’association et le fait de donner un travail (commentaire sur le « Tour », Yoré Déa 249, 1).


5 J. Touchard, Histoire des idées politiques, Tome 2, Puf, p.643.