L’importance du doute chez l’homme de la Halakha

Le Rav Yossef Dov Soloveichik raconte que son grand-père, le célèbre Rabbi ‘Haïm de Brisk, avait une angoisse de la mort qui revenait régulièrement. Dès qu’il s’y trouvait confronté, il se mettait à étudier les lois relatives au décès, afin de catalyser ses émotions dans le domaine halakhique.1 Au-delà de l’idée d’inscription des sentiments dans les quatre coudées de la Halakha, on notera que la peur de la mort est présentée comme légitime, puisque parcourant même des grands maîtres considérés comme des sommités dans le monde rabbinique. Certains auraient pu penser que nos Sages

 se seraient satisfaits de l’adage « tout Israël a une part au monde futur »2, placardé en étendard dans certaines synagogues afin de montrer aux juifs égarés que le « matériel » est éphémère face au « spirituel » qui sera le lot de tous dans le monde à venir. Il n’en est rien… A l’image de Rabban Yo’hanan Ben Zakaï dictant ses dernières volontés à ses élèves3, les véritables maîtres de la Halakha savent qu’il n’existe aucune certitude. Tout comme nous, ils sont en proie au doute et connaissent l’angoisse de l’inconnu.

Le Rav Soloveichik critique le discours religieux conventionnel opposant un monde profane chaotique, à un monde religieux considéré comme une véritable forteresse de paix. Selon lui, « l’erreur des représentants modernes de la religion a été de promettre à leurs fidèles une solution pour tous les problèmes de la vie ». Au contraire écrit-il, « la religion approfondit les problèmes mais ne prétend jamais les résoudre »4. Tout celui qui étudie régulièrement selon la méthode du « Iyoun », traitant de fond en comble chaque sujet abordé, comprend aisément ces propos. En effet il n’est pas rare de terminer une étude avec davantage de questions que de réponses…

La remise en cause d’un discours pastoral formaté reste d’actualité. On remarque trop souvent qu’il existe un fossé entre le niveau d’érudition de certains orateurs et le message qu’ils transmettent « au peuple ». Alors qu’ils voguent avec une facilité déconcertante dans la mer du Talmud, ils se contentent de « prêcher » la Vérité de la Torah par un discours apologétique dépourvu du sens de la nuance. Pourtant, la Torah ne présente ni des certitudes définies, ni des solutions toutes faites. Comme l’écrit le Rav Soloveichik, « la beauté de la religion dans sa grandiose perspective ne se relève pas à nous à travers des solutions, mais dans les problèmes, non dans l’harmonie, mais dans le conflit permanent de forces et de pulsions contradictoires »5.

Dans l’introduction de son ouvrage majeur, Iguerot Moshé, Rav Moshé Feinstein établit une distinction entre le « emet mamash / vérité absolue » et le « emet laHoraa/ vérité en vue de l’enseignement ». La première forme de vérité est inaccessible à l’homme. Il s’agit du « Vrai » devant Dieu. La seconde est une vérité relative. Elle est le produit de l’étude du décisionnaire, du Possek halakha. D’après le Rav Feinstein, dès qu’une décision halakhique est prise avec crainte de Dieu, selon le respect de l’évolution halakhique depuis le Talmud jusqu’aux derniers décisionnaires, elle rentre alors dans la catégorie du emet laHoraa. Dès lors, même si cette vérité relative contredit la vérité absolue, elle reste parfaitement légitime.

Une illustration de cette idée se trouve dans le Talmud6 : Tous les habitants d’une ville suivant la Halakha selon l’opinion de Rabbi Eliézer furent épargnés lors d’une persécution romaine et purent vivre longtemps. Pourtant dans le cas d’espèce, l’opinion de Rabbi Eliézer ne fut pas retenue dans la Halakha. Il s’agissait donc d’une vérité relative, peut-être opposée au emet mamash. Cependant pour les habitants de la ville concernée, il était uniquement question de suivre un avis légal. Leur mérite ne fut pas remis en question lorsque la Halakha fut tranchée différemment7.

Pour reprendre les mots du Professeur David Banon, le discours de Rav M. Feinstein présente une « conception audacieuse de la vérité »8. Nous sommes bien loin du dogmatisme prêté à tort au Rav Feinstein par des auteurs modernistes, dérangés par son refus du pluralisme sauvage et non réglementé. A l’inverse, ce qu’il écrit met à mal les certitudes. Admettre que nous puissions suivre des décisionnaires allant à l’encontre de la vérité connue devant Dieu, c’est admettre que nous vivons dans le doute. En effet, comment savoir si tel ou tel comportement halakhique correspond à une interprétation correcte des propos du Talmud ? Ceci est tout simplement impossible, il existe toujours un doute.

Cette brève réflexion sur l’importance du doute permet d’établir une distinction marquée entre l’ « homme religieux » et l’ « homme de la Halakha » :

Le premier se considère comme un « sachant ». Il pense connaître « La Vérité », et tente à l’excès de « marier » les commentaires contradictoires. Il demande sans cesse quelle est « La Halakha », comme s’il ne devait y avoir qu’un avis… comme si la Torah, de manière générale, était synonyme d’uniformité. Il se sent protégé par ses certitudes et les érige en rempart contre toute attaque dirigée vers le mode de vie qu’il s’est façonné.

Le second évolue dans les quatre coudées de la Halakha. Il sait conjuguer une ouverture d’esprit et un strict respect des règles de l’orthodoxie. Il ne se laisse séduire ni par les interprétations extensibles de la Réforme et de ses dérivés, ni par les simplifications hâtives de certains discours « religieux ». Il n’est pas dans la réponse, mais dans la question. Il n’est pas dans la certitude, mais dans le doute.

1 Voir R. Y.D Soloveichik, l’Homme de la Halakha, tr. B. Gross, éd. Eliner, 1981, pp. 48-49 et p.84.

2 TB Sanhédrin 90.

3 TB Berakhot 28.

4 R. Y. D Soloveichik.,Le sacré et le profane, dans l’Homme de la Halakha, op. cit., p.173.

5 Ibid.

6 TB Shabbat 130.

7 Voir R. M. Feinstein, Sefer Iguerot Moshé, Hakdama Or Ha Haïm 1.

8 D. Banon, Entrelacs, la lettre et le sens dans l’exégèse juive, Cerf, La nuit surveillée, 2008, p.58. Le Professeur Banon rapporte une partie des propos de Rav Feinstein ainsi que d’autres discours rabbiniques développant une idée similaire, voir Ibid., pp.53-60.