Le "Pat Akoum"

Le « Pat Akoum » : Les sources des lois sur le pain des non-juifs.

Acheter une simple baguette dans une boulangerie… Un acte si anodin en apparence ! Et pourtant, le sujet du « pat akoum » est bien plus complexe qu’il y paraît. En effet, la question du pain des non-juifs est le point de départ d’un sujet talmudique fondamental : l’évolution de la Halakha. Pour comprendre ce dont il s’agit, il importe en premier lieu de reprendre dans les grandes lignes les discussions des Sages à ce sujet. Puis, après avoir compris les problématiques de fond sur le « pat akoum », quelques conseils halakhiques seront apportés pour compléter la théorie par la pratique.

 

L’origine des discussions sur la consommation du pain des non-juifs

D’après le Talmud (Shabbat 13b), les écoles de Hillel et Shamaï instituèrent 18 décrets interdisant différents aliments achetés à des non-juifs afin de freiner les contacts entre juifs et non-juifs et éviter ainsi les risques d’assimilation. Le pain et le vin faisaient partie de ces mesures, ainsi que l’huile et d’autres denrées. Au moment où ces mesures furent décidées, la volonté des Sages était que toutes aient une portée équivalente. Toutefois, l’interdiction du pain et de l’huile des non-juifs ne put être parfaitement supportée par le peuple.

Au sujet de l’huile, la Guemara (AZ 36a) rapporte que des émissaires furent envoyés dans tout le pays pour voir si le décret s’était étendu. Voyant que tel n’était pas le cas, le Beth-Din [Tribunal] de Rabbi décida de revenir sur l’interdiction, et autorisa explicitement ce produit. Comment Rabbi put-il revenir sur un décret mis en place par un Beth-Din antérieur ? La Guemara répond qu’étant donné que l’application du premier décret ne s’étendit pas parmi la population, Rabbi et son Beth-Din purent revenir dessus. Tossfot et le Ran précisent que deux critères devaient obligatoirement être pris en compte pour annuler le décret sur l’huile :

  • Le décret ne s’était pas étendu parmi la population

  • La population n’avait pas la force de le supporter.

D’après ces deux Richonim, si la seconde condition n’existait pas, il n’aurait pas été possible pour le tribunal de Rabbi, « plus petit en nombre et en sagesse », de revenir sur un décret pris par les écoles de Hillel et de Shamaï, autorités incontestées dans le domaine de la Halakha.

Puisque les deux conditions furent réunies et qu’un Beth-Din valida l’annulation implicite du premier décret, il ressort donc clairement du Talmud que l’huile des non-juifs peut être utilisée, tant qu’il n’y a pas de problèmes de casherout, bien entendu.

Le sujet du pain des non-juifs est bien plus délicat. En effet, bien que les Richonim déduisent du Talmud que le premier décret ne s’est pas propagé et que le peuple n’avait pas la force de le supporter, la Guemara ne dit pas qu’un tribunal postérieur l’annula. Or, d’après la majorité des Richonim, la réunion des deux conditions pré-citées ne permet pas d’annuler le décret si un Beth-Din compétent n’intervient pas explicitement.

Par ailleurs, le Talmud (AZ 35b) raconte que selon certains témoins, Rabbi autorisait le pain des non-juifs sous certaines conditions. D’après un avis, il le permettait lorsqu’il n’était pas possible de trouver de boulanger juif. D’après un autre, il le permettait uniquement en campagne, mais non en ville. Les Richonim sont divisés sur la manière de comprendre ces témoignages : le peuple a-t-il cru que Rabbi autorisait le pain dans certains contextes précis, alors que tel n’était pas le cas (Rashba) ? Ou bien alors, Rabbi autorisa-t-il réellement de manger du pain dans des cas exceptionnels, sans pour autant remettre en cause le décret initial (Ran) ?

En outre, les Tossafistes remarquent qu’à leur époque, au Moyen-âge, l’habitude de consommer du pain provenant des boulangers non-juifs s’est généralisée. Aussi supposent-ils finalement qu’un Beth-Din postérieur à celui de Rabbi aurait annulé le décret initial. Cependant, rien n’indique si cette décision tardive aurait écarté complètement la mesure, ou si elle n’aurait autorisé le pain des non-juifs uniquement dans certains cas précis. De plus, tous les Richonim ne partagent pas cet avis. Aussi le Ramban écrit-il que si tous les Guedolé HaDor [Grands Sages de sa génération] se réunissaient, ils auraient la possibilité d’annuler le décret sur le pain, puisque celui-ci ne s’est pas étendu et qu’il est dur à supporter (rapporté par le Ran). Or si le Ramban écrit une telle chose, c’est bien qu’il considère qu’aucun Beth-Din n’a formellement annulé le décret initial jusqu’à présent.

Bref, on l’aura compris, les problématiques posées par l’autorisation de ce pain sont nombreuses et méritent une étude bien plus approfondie. Signalons tout de même, que les controverses se poursuivirent. Le Choulkhan Aroukh -base halakhique des Séfaradim- trancha qu’en cas de force majeure, il est possible d’acheter le pain dans une boulangerie non-juive lorsqu’aucun boulanger juif ne travaille dans la ville (YD 112, 2). Le Rama –base halakhique des Ashkénazim- rapporte par contre un avis autorisant d’acheter un tel pain même lorsque un boulanger juif se trouve en ville (Ibid.) à condition que le pain du boulanger non-juif soit meilleur que le second (voir Shakh, Ibid.).

Remarques pratiques concernant l’application de la Halakha de nos jours

.On notera que l’autorisation de consommer le pain des non-juifs ne fut octroyée qu’au sujet du pain du boulanger, et non du simple particulier. Par ailleurs, en dehors des questions de « Para-Casherout », des problèmes de « pure » Casherout peuvent exister. Par exemple, il se peut que le boulanger utilise des émulsifiants prohibés ou de la levure artisanale confectionnée à partir des pâtisseries invendues de la veille. Dans de tels cas, le pain ne sera pas Cacher.

.Par ailleurs, le Rav Y. Louria dans Les fondements de la Cacherout (p.237) rappelle qu’il n’est pas si aisé de demander simplement au boulanger les composants du pain en question. Il convient donc de se plier aux consignes du rabbinat local afin d’éviter de se mettre dans une situation de doute sur une interdiction de la Torah. Même si un juif allume le four, sortant ainsi les consommateurs du problème de « pat akoum », il est plus que souhaitable que ce dernier soit agréé par l’autorité rabbinique locale qui certifiera la casherout du pain.