Le "Stam yénam"
Le « Stam yénam » : Les sources des lois relatives au vin du non-juif


Lorsque la Torah interdit certains animaux à la consommation, nous n’en comprenons pas forcément la raison. Au-delà des explications rationnelles ou métaphysiques sur le sujet, les Lois de la Casherout font partie de la catégorie des ‘Houkim, ces lois dont la raison profonde n’est connue uniquement de Celui les ayant instituées [voir Yoma 67a]. D’autres lois en vigueur, pouvant être qualifiées de « Para-Casherout » proviennent de décrets institués par les Sages pour des motifs spécifiques. Il ne s’agit pas de ‘Houkim, mais de mesures juridiques rattachées à une cause particulière ayant une portée concrète sur la vie juive.

 

1/ Les deux raisons de l’interdiction du vin des non-juifs


Au sein-même de la « Para-Casherout », la Mishna distingue deux catégories de produits interdits : ceux dont seule la consommation est prohibée et ceux dont il est également interdit de tirer profit. Alors que l’huile et le pain font partie uniquement de la première catégorie, le vin rentre à la fois dans la première et dans la seconde.

Le vin des non-juifs fait partie des 18 mesures édictées par les écoles de Hillel et Shamaï afin d’éviter les rapprochements menant à l’assimilation (Shabbat 13b). Une autre raison est présentée dans la Guemara (AZ 29b) : les idolâtres se servaient du vin afin de pratiquer des libations dans le cadre de leurs services religieux. Un vin ayant servi à un tel culte, en plus d’être interdit, ne peut en aucun cas être source de profit pour un juif. Ce vin est nommé « yaïn nessekh », et d’après la majorité des Richonim, l’interdit d’en profiter provient directement de la Torah. Les Sages interdirent également de tirer profit de n’importe quel vin rentré en contact avec un idolâtre, par crainte que celui-ci s’en soit servi pour son culte. Ce vin est nommé « stam yénam », et l’interdit d’en profiter est donc déRabbanan.

Les Richonim se demandent si les deux raisons différentes constituent deux motivations d’un même décret, ou bien si elles proviennent de deux décrets distincts. Mais au-delà de cette discussion, la controverse essentielle se situe parmi les partisans de la première thèse. Ainsi, d’après le Ran sur notre Guemara, la motivation initiale des auteurs du décret était d’éviter les mariages mixtes. Toutefois, les Sages se montrèrent plus sévères dans la délimitation de l’interdiction du vin que dans les autres telles l’huile et le pain. En effet, ils décidèrent de frapper cet interdit des mêmes conditions que l’interdit biblique concernant le « yaïn nessekh » : l’impossibilité d’en tirer le moindre profit. Ils pensèrent que si le « stam yénam » devenait interdit à la consommation tout en restant source potentielle de profit, le peuple en vienne à se tromper et à croire que le « yaïn nessekh » bénéficiait également du même régime.

D’après cette explication, l’interdiction de tirer profit ne serait donc qu’une conséquence accessoire du décret permettant d’éviter les rapprochements maritaux entre juifs et non-juifs. Par conséquent, si le risque de confusion entre le « stam yénam » et le « yaïn nessekh » disparaissait, l’interdiction de tirer profit de ce vin disparaîtrait aussi (Darké Moshé YD 123, 1).

Le Tour quant à lui, tout en étant d’accord que l’interdiction de tirer profit vint se greffer sur le décret initial, ne la fait pas dépendre du risque de confusion entre les deux catégories de vin interdit. Il pense qu’en dehors de telles considérations, les Sages décidèrent de façonner le décret sur le vin à l’image de l’interdit biblique frappant le « yaïn nessekh ». D’après cette idée, l’interdiction de profiter du « stam yénam » fait donc partie intégrante du décret visant à limiter les mariages mixtes. Dès lors, même si les libations associées à l’idolâtrie disparaissaient totalement, il resterait toujours impossible de tirer profit du vin des non-juifs (Darké Moshé, Ibid.)

Cette subtile distinction a des conséquences pratiques dans la Halakha puisque si le Choulkhan Aroukh interdit complètement de tirer profit du vin rentré en contact avec un non-juif, le Rama quant à lui permet d’en tirer profit en cas de perte.


2/ Remarques pratiques concernant l’application de la Halakha de nos jours


. Je n’ai traité dans cet article que des questions relatives au contact avec un non-juif. Il est également interdit de consommer du vin touché par un juif profanant publiquement la Torah, comme cela est expliqué en détail dans Les fondements de la Cacherout (p.324 et s.). On notera que la définition du « juif non observant » est subtile. Ainsi par exemple en cas de force majeure, il sera permis de goûter du vin servi par un homme profanant le Shabbat si ce dernier fait régulièrement sa prière du Shabbat (Yalkout Yossef Shabbat 4, p.214).

. Par ailleurs, il est important de ne pas créer de conflit en observant la Halakha. Aussi, il conviendra d’agir discrètement pour ne pas froisser la personne (juive ou non) ayant été en contact avec le vin. Si la discrétion n’est pas une option réalisable, il faudra s’efforcer d’expliquer avec tact à son interlocuteur que l’interdiction du « stam yénam » est avant tout une mesure halakhique, mais en aucun cas une mesure discriminatoire. A ce sujet le Rav S.R Hirsch insiste sur le fait que les interdictions ayant pour motif la crainte de l’assimilation ont pour but de préserver la lignée des Bné-Israël. Il ne s’agit par contre en aucun cas de jeter l’opprobre sur les non-juifs, profondément respectés par ailleurs, comme le montre la loi du Guer Tochav [étranger résident] (‘Horev, p.353-356).