L’inacceptable

Les enfants de notre patriarche, Yaakov Avinou, provenaient de quatre femmes différentes. Lorsqu’on entend une information de la sorte de nos jours, on pense tout de suite au fameux modèle de la « famille recomposée » ; il n’en est rien à propos de Yaakov. Ce dernier avait une vie de famille équilibrée ; il n’avait pas plusieurs divorces à son actif, mais ses quatre femmes vivaient harmonieusement avec lui. Il les avait toutes prises pour épouses et concubines.

[Signalons en passant que lorsqu’on rappelle ce fait historico-biblique dans une dracha, on s’aperçoit que deux réactions s’opposent : Les messieurs esquissent un petit ricanement d’adolescent, alors que les dames s’offusquent en faisant entendre un petit râle….]

 

Vers la fin du 10ème siècle de notre ère, Rabbénou Guershom promulgua un décret interdisant la polygamie. De nos jours, cette pratique est désormais considérée comme inacceptable dans nos communautés. En effet, il est évident qu’une telle pratique n’est pas du tout adaptée à la société occidentale dans laquelle nous évoluons. Maris et femmes ont tellement de mal à trouver un équilibre dans leur couple, qu’il faudrait être insensé pour croire qu’une épouse supplémentaire arrangerait la situation….

Pourtant, si cet état de fait a existé et fonctionné durant une longue période de l’Histoire, c’est qu’il n’est pas mauvais dans l’absolu. Car si tel était le cas, il est certain que la Torah elle-même l’aurait interdit.

Prenons un autre exemple : alors qu’il était fréquent il y a un siècle que des jeunes filles de douze ans deviennent mères après s’être mariées, une telle chose paraîtrait inacceptable dans notre société occidentale du 21ème siècle. Pourtant, si des Rabbanim sérieux et compétents ont célébré de tels mariages, c’est qu’ils ne constituaient pas un mal en eux-mêmes.

Il est dès lors possible de dégager une première idée : Une attitude peut être considérée comme inacceptable dans une société ou une époque donnée sans pour autant l’être dans l’absolu.

 

Cette constatation est également vraie dans le monde de la Torah : de nos jours, l’auteur d’un ouvrage de Torah prétendant que D.ieu possède un corps serait d’emblée mis à l’index par les autres Rabbanim. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi, comme le rappelle le Rav Abraham ben David de Posquières dans ses gloses sur le Rambam, en expliquant que des grands Rabbanim acceptaient le principe de l’anthropomorphisme en se basant sur le sens littéral de certains versets bibliques et de certains récits rabbiniques [Rabad sur Hilkhot Techouva 3, 6].

Ce dernier exemple est d’après moi le plus frappant, mais on pourrait multiplier les cas dans lesquels ce qui représente la normalité pour les uns s’apparente à une véritable hérésie pour les autres. Cependant, le problème de cette idée est qu’elle est déstabilisante : Pourquoi nous interdisons-nous d’agir de telle ou telle manière alors que d’autres l’ont fait avant nous en toute légitimité ?

 

La réponse est en réalité très simple : comme l’écrit Aristote, l’homme est un être social. Nous ne vivons ni il y a un siècle, lorsque les jeunes filles se mariaient à l’âge de douze ans ; ni dans une société autorisant la polygamie ; ni à une époque à laquelle il était fréquent d’entendre que D.ieu possède un corps. Par conséquent, celui qui se dirait que, puisque ces comportements ne sont pas mauvais dans l’absolu, il est permis de les adopter, se détacherait de la société dans laquelle il évolue. Or, la marginalité n’est pas une vertu. Au contraire ! De plus, celui qui ferait connaître ses idées « inacceptables » au public passerait soit pour un fou, soit pour un provocateur motivé par un manque de confiance en lui-même ou par un orgueil démesuré.

Néanmoins, à la différence des domaines interdits car mauvais dans leur essence, il n’y a aucun mal à penser ou à étudier les domaines inacceptables en pratique mais acceptables dans l’absolu. Par exemple, il est interdit de décrire des scènes de débauche, alors qu’il est tout à fais permis d’étudier un cas talmudique théorique dans lequel un homme a deux femmes. Il y a inacceptable et inacceptable…

 

Enfin, il importe de signaler que l’idée inverse est également vraie : Ce n’est pas parce qu’une pratique est acceptable dans une société donnée qu’elle l’est dans l’absolu. Saviez-vous par exemple qu’il existe des sociétés considérant comme inacceptable que des mineurs puissent se marier, tout en considérant comme acceptable que des hommes puissent vivre ensemble maritalement ? Le débat est ouvert….