Le Ner, les enfants et l’érudition

La Guemara enseigne au nom de Rav Houna que tout « celui qui s’habitue à allumer le Ner/ bougie [de Shabbat et de Hannoukah] aura des enfants érudits. » (TB Shabbat 23b). Rachi explique que Rav Houna se base en fait sur le verset du Livre des Proverbes « Car la mitsva est une bougie et la Torah une lumière/ ki ner mitsva vé Torah or » (Michelée 6, 23) qu’il interprète de la manière suivante : « Par l’intermédiaire du Ner de Shabbat et de Hannoukah vient la lumière de la Torah ».

Si Rachi nous renseigne effectivement sur la source de l’enseignement de Rav Houna, de nombreuses questions restent en suspens : Premièrement, pourquoi y a-t-il une association particulière entre la Mitsva du Ner et la récompense de l’érudition ? Deuxièmement, pourquoi la récompense touche-t-elle les enfants et non ceux là-mêmes qui accomplissent la Mitsva ? Troisièmement, pourquoi l’application d’une « simple » mitsva permet-elle une telle récompense ? Enfin, comment tout cela fonctionne-t-il, c'est-à-dire, quelle peut bien être la relation de cause à effet entre l’allumage et l’avenir des enfants de celui qui allume ?

Dans son commentaire sur le verset du Livre des Proverbes précité, Rachi, dans sa seconde explication, montre que cette sentence est avant tout une allusion aux relations parents/enfants : le Ner représente la Mitsva que le père ou la mère indique à son enfant, lui permettant ainsi de se rapprocher de la lumière, c'est-à-dire de la Torah. Rachi précise bien que cette interprétation n’en est pas une parmi tant d’autres, mais qu’elle constitue l’intention première de Shlomo haMelekh, l’auteur des Proverbes, puisqu’il écrit de par ailleurs que « Celui qui maudit son père et sa mère, sa bougie s’affaiblira dans l’obscurité » (Proverbes 20, 20). Or, nous dit le célèbre commentateur champenois, si le Ner de l’homme s’affaiblit lorsqu’il n’accomplit pas les mitsvot, il éclairera tout autour de lui lorsqu’il les accomplira. Le Ner représente donc le symbole de la Mitsva, et en particulier la Mitsva du respect des parents. Force est donc de constater que le rapport entre la mitsva du Ner et les enfants se retrouve à la base dans l’intention du verset, source de l’enseignement de Rav Houna.

Dans les Lois de Hannoukah, Rabbi Yaakov ben Asher -le Tour- reproduit la sentence de Rav Houna en conseillant cette fois-ci d’être pointilleux quant à la mise en place de belles bougies (Tour Or HaHaïm 263, 1). Rabbi Yoël Sirkes -le Ba’h- s’interroge sur place quant au décalage existant avec le conseil originel de Rav Houna. Il explique alors que le Tour vient en fait dévoiler sa pensée profonde. Celui-ci ne voulait pas simplement conseiller d’accomplir la Mitsva du Ner, puisque celle-ci est obligatoire, mais de l’accomplir de la plus belle façon qu’il soit. En se basant sur le commentaire de Rachi et sur cet éclaircissement du Tour, le Ba’h montre que l’enseignement de départ doit donc être compris ainsi : Il s’agit d’une obligation d’allumer le Ner, mais pas de le faire de la plus belle manière possible. Aussi, celui qui accomplit la Mitsva « en toute beauté » dépasse ainsi les limites de la stricte obligation et mérite alors de voir resplendir la lumière de la Torah chez lui. Or, de quelle manière verra-t-il ceci s’accomplir ? Nous l’avons compris… en voyant ses enfants grandir dans la Torah et devenir de véritables Talmidé Hakhamim/érudits.

En réalité, cette leçon de Rav Houna est on ne peut plus rationnelle ! Si l’enfant voit ses parents accomplir les Mitsvot sans y mettre de cœur, il les considérera comme de simples obligations contraignantes et ne sera pas pressé de s’y confronter lui-même. A l’inverse, s’il voit que ses parents parviennent à faire ressortir toute la beauté des Mitsvot, il prendra plaisir à leur accomplissement qui lui rappellera le merveilleux de sa jeunesse. Or, celui qui fait quelque chose avec envie le fait bien. Comme l’enfant prendra plaisir à accomplir les Mitsvot grâce à l’exemple entraînant de ses parents, il s’appliquera dans sa pratique. Et bien entendu, la seule manière de se perfectionner dans la pratique est l’étude de la Torah. Il étudiera donc avec assiduité et finira par devenir un brillant érudit…

.Il n’y a donc rien de « magique » ou de « cabalistique » dans cet enseignement à première vue surprenant. Tout peut s’expliquer d’une manière rationnelle dès qu’on se donne la peine d’étudier la question méthodiquement… Mais encore faut-il allumer la bougie pour espérer jouir de la lumière !

Hannoukah Saméah !