Entre faux et vrai

D’après le Rambam, il existe une obligation de faire correspondre ses paroles à ses pensées, c'est-à-dire, de se montrer aux autres tel que l’on est vraiment, sans faux-semblants [Deot 2, 6]. Lorsque l’on prend connaissance de cette halakha, on pense d’emblée à sa formulation sous une forme négative dans la Guemara : « Il y a trois types de personnes que D.ieu hait : celui qui dit une chose en parole et une autre dans son cœur (…) » [Pessahim 113b ; voir également Baba Metsia 49a]. D’après ce dernier enseignement apparemment fortement manichéen, il semblerait que le monde se divise en deux catégories : les vrais et les faux, ceux qui savent faire correspondre leurs discours avec leurs pensées et les autres. Pourtant, un rapide coup d’œil sur la nature humaine montre que la réalité est bien plus nuancée. Des qualités négatives telles le mensonge, l’hypocrisie ou la flatterie sont certaines fois employées par des individus qui, en règle générale, savent se montrer honnêtes et sincères avec leur entourage. Le constat inverse est également vrai.

 

Par ailleurs, la Michna enseigne: «Toute personne que les gens apprécient est appréciée par D.ieu. Quiconque n’est pas apprécié par autrui n’est pas apprécié par D.ieu » [Avot 3, 10]. On remarque ici un certain parallélisme entre la relation à l’autre et la relation avec D.ieu. Dans les faits, ce rapprochement entre deux situations à première vue très différentes peut s’expliquer logiquement : ma relation avec l’autre n’est autre que le reflet de ma relation avec D.ieu.

Prenons l’exemple d’un mari vis-à-vis de son épouse, représentant « l’autre » par excellence. Lorsqu’une femme demande à son époux de passer au supermarché pour vérifier le prix d’un appareil ménager et que ce dernier oublie de le faire, deux réactions contraires vont alors apparaître : d’un côté l’épouse s’énervera du peu d’attention accordée par son mari ; et de l’autre, ce dernier se justifiera en prétextant qu’un « simple » manque d’attention ne peut être considéré comme un mépris de la volonté de sa femme.

Transposons maintenant cet exemple dans la relation de l’homme avec D.ieu : Hachem demande aux Bnéi-Israël d’observer les Mitsvot. Ceux qui ne le font pas expliquent que leur peu d’attention accordée aux exigences divines n’entache pas leur amour de D.ieu. Cependant, de la même manière qu’une épouse considère ce manque d’attention comme un mépris de sa volonté, Hachem considère également toute désobéissance désinvolte comme un mépris à Son égard.

Aussi dans notre exemple, nous constatons bien que l’attitude de l’homme avec sa femme reflète parfaitement son comportement vis-à-vis de D.ieu. Mais surtout, nous remarquons dans les deux cas que l’homme se ment à lui-même comme il ment à sa femme ou à D.ieu. Ne savait-il pas que son oubli vis-à-vis de sa femme allait provoquer un drame ? Ne sait-il pas que la profanation des mitsvot n’est jamais traitée à la légère ? La réponse est bien sûr affirmative. Cependant, malgré notre connaissance de la volonté de l’autre et de celle de D.ieu, nous nous convainquons sans cesse d’être dans notre bon droit.


La répétition systématique d’une telle attitude ne peut pas passer inaperçue vis-à-vis de l’entourage. Celui qui feint être dans son droit alors qu’il ne l’est pas est vite rejeté de son cercle d’amis, qu’il s’agisse d’un rejet explicite ou non. De même, celui qui ne peut s’empêcher de gérer sa vie sociale par des mensonges, de l’hypocrisie ou de la flatterie, est au fil du temps démasqué par ses proches. Or, personne n’aime les individus « faux ». A l’inverse, nous aimons sentir que notre interlocuteur est sincère, que notre relation avec lui, aussi brève soit-elle, est placée sous le signe de l’honnêteté.

L’idée est donc la suivante : celui qui est « vrai » est apprécié par les autres. A force de se comporter de cette manière, il s’imprègnera de cette mida de « vérité » qui l’accompagnera également dans sa relation avec D.ieu. Par contre, celui qui multiplie les faux-semblants ne peut pas se départir de cette seconde nature, qui vient alors gâcher sa relation avec son Créateur.

Or, le même raisonnement peut-être établi pour expliquer l’enseignement du traité Pessahim : D.ieu ne déteste pas seulement « celui qui dit une chose en parole et une autre dans son cœur » car il cause du tort à son prochain, mais car sa manière d’être avec l’autre reflète sa relation avec Lui-même. Il est impossible de mentir constamment aux autres, puis de soudain redevenir honnête dans son dialogue avec Hachem. Le « faux », comme le « vrai », représente un tout indissociable de notre personnalité. Du côté positif, cela s’appelle être « entier ». Ce n’est pas un hasard si ce mot est associé à l’idée d’honnêteté et de sincérité. On n’est pas « vrai » à moitié, on l’est « entièrement », une demi-vérité ne sera jamais une vérité.


Cependant, comme il a été souligné au début de cet article, qui peut réellement se vanter d’être entièrement « vrai » ? Qui n’a jamais écarté ses pensées du texte de sa Tefila pendant sa récitation, se retrouvant ainsi dans la situation de « celui qui dit une chose en parole et une autre dans son cœur » ? Sommes-nous donc destinés à être « détestés » par D.ieu, pour reprendre le terme de la Guemara ?!

En réalité, le « faux » visé par cette terrible sentence du Talmud est celui qui, dans sa vie, ne recherche que le profit. Cet objectif vénal le pousse alors à écarter toutes les valeurs liées au « vrai ». A force de ne voir que le profit, la nature des moyens employés ne sera pas regardée. Dès lors, toutes ses relations seront empruntes de mensonge, même si l’intention de départ était sincère. En revanche, il est tout à fait possible qu’un Ben-Torah désire sincèrement vivre dans le « vrai » mais qu’il se laisse malencontreusement aller vers une hypocrisie qui est souvent la voie de la facilité. Il est évident que ce dernier n’est pas considéré comme étant « détesté » par D.ieu… Il reste « vrai » !

La première étape pour faire correspondre ses pensées à ses paroles est sans conteste d’avoir l’intention de le faire… La suite dépend du niveau du chacun. Or, comme le rappelle le Rambam, un travail dans ce sens est indispensable car le respect de nombreuses halakhot1 en dépend.

 

1 Par exemple, Il est interdit d’insister pour qu’un homme partage son repas lorsqu’on sait que celui-ci n’acceptera pas l’invitation, ni le prier d’accepter des cadeaux lorsqu’on sait qu’il les refusera [Deot 2, 6]. La source de ces halakhot est donc la Guemara de Pessahim étudiée dans cet article.