Kapparot et Pêché d'orgueil

 Rabbi Yossef Karo se livre dans le Shoulkhan Aroukh à une condamnation étonnante de la coutume des kapparot : « Cette habitude de faire une kappara la veille de Yom Kippour en égorgeant un poulet sur chaque garçon et en récitant des versets doit être supprimée » (1). Comme il le rapporte dans le Bet Yossef (2), le Rav se base sur l’opinion de deux auteurs Sépharades du Moyen-âge, le Ramban et le Rachba, qui interdisent cette coutume « michoum darkéi haémori », c'est-à-dire, car elle se rapproche d’une coutume idolâtre. Arrêtons-nous sur les propos du Rachba : « Cette coutume [des kapparot] s’est répandue dans nos villes ; or, bien que j’ai entendu de la bouche d’hommes dignes de confiance que tous les Rabbanim ashkénazes la pratiquaient (…) je l’ai interdite dans nos contrées ».

Pour diverses raisons (3), les Rabbanim Ashkénazes pratiquaient donc les kapparot. Le Rema rapporte d’ailleurs dans ses gloses sur le Shoulkhan Aroukh qu’il n’y a pas lieu pour les Ashkénazim de suivre les décisionnaires Sépharades les interdisant : « Certains guéonim et de nombreux aharonim ont rapporté cette coutume, et c’est ainsi que nous agissons dans ces pays [ashkénazes] ; or il n’y a rien à y changer car il s’agit d’une coutume ancienne » (4). Malgré tout, par la suite, les Sépharades se sont réappropriés l’usage des kapparot en se basant sur le Ari-Zal et le Shla HaKadoch qui l’autorisèrent, très probablement pour des motifs cabalistiques (5). Concrètement, sur le plan de la Halakha, chacun suivra son min’ag et s’il ne le connaît pas, il prendra conseil auprès de son Rav ou du Rabbin de sa communauté, qui lui indiquera la marche à suivre.

L’un des fondateurs du mouvement réformé « conservative / massorti », Henrish Graëtz, raconte dans son journal intime qu’étant jeune homme, il refusa de faire les kapparot bien qu’il soit Ashkénaze et que tous ses maîtres autorisaient cette pratique : « Il est coutume parmi les juifs polonais de tourner un coq à un homme et une poule à une femme en sacrifice autour de la tête. Mais cette cérémonie est expressément défendue par le Rashba et le Ramban. Je répétais quelque fois avant le jour de cette cérémonie que je ne ferais pas une cérémonie contraire à la saine raison comme à la loi raisonnable ». Il raconte par la suite que sa mère le traita même d’Apikoros [hérétique] dans un accès de colère car il refusait de se plier aux usages ancestraux !

Quel est le problème dans l’attitude de cet homme, qui par la suite, deviendra l’une des causes de l’égarement de nombreux juifs du chemin de la Torah ? A première vue, il n’y a rien de grave dans son attitude puisqu’il s’appuie sur des maîtres reconnus comme le Ramban et le Rashba !

Pourtant en réalité, son comportement va à l’encontre de la pensée du Rachba, celui-là même qu’il invoque pour justifier sa volonté de se soustraire aux traditions de ses pères. En effet, à propos de l’usage de ne pas manger de viande depuis Roch Hodech Av, le Rachba écrit qu’il n’y a aucune base halakhique à cela, mais que « celui qui mange de la viande dans les endroits où cela est interdit [par coutume] » transgresse néanmoins l’interdit émanant des prophètes de « briser des barrières » (6), consistant en l’espèce à aller à l’encontre des traditions établies (7). D’ailleurs, lorsque l’on relit ses propos sur les kapparot, on se rend compte qu’il s’adresse exclusivement aux Sépharades -« nos villes »- mais qu’il ne remet nullement en cause l’habitude des Rabbanim Ashkénazes.

On peut penser ce que l’on veut de cette coutume consistant à faire voltiger des poulets autour des têtes la veille de Yom Kippour. Nos Maîtres ne nous interdisent en aucun cas de réfléchir et d’émettre des arguments solides se basant sur nos textes saints. Au contraire ! Personnellement, je donnerai -bli neder- de la Tsedaka plutôt que de ramener un volatile à la maison, comme le permet également le Rema dont je suis les décisions (8). Tout dépend du contexte. L’important est de ne pas se détacher de la communauté ;

Aussi bien sa communauté d’origine que de celle dans laquelle nous évoluons. Certains appelleront ça du formatage d’esprit, je parlerai plutôt de volonté d’union et de respect de ses ancêtres. Etudier, comprendre, discuter, se forger des opinions… devrait être fréquent chez chaque juif. Cette gymnastique intellectuelle ne peut cependant produire des fruits comestibles qu’accompagnée d’une bonne dose de modestie… Car entre « se forger des décisions » et « devenir son propre législateur », il y a un fossé. Ce fossé est protégé par une barrière, or, comme l’enseigne Shlomo HaMelekh : « Qui abat une barrière sera mordu par un serpent » (9). La morsure du serpent représente sans doute dans notre cas une poussée d’orgueil fatale comme le venin du serpent… La tentation de s’affranchir de toute autorité morale est grande pour l’esprit critique, or elle n’attire finalement que du mal. Ce Henrich Graetz voulait juste réfléchir par lui-même et aujourd’hui ses élèves autorisent maris et femmes à se toucher pendant la période de nida de madame….

Baroukh Hachem, nous sommes à la veille de Roch Hachana et de Yom Kippour, les cours sur la Techouva sont de plus en plus nombreux. Pour faire Techouva, il faut connaître ses problèmes… en voici un sérieux : la tendance du justiciable à s’ériger en juge…. Qu’Hachem nous aide à travailler nos traits de caractères en commençant par la modestie, car comme l’enseigne le Ramban : « Grâce à la modestie s’imprègnera sur ton cœur la crainte de D.ieu ». (10)

Notes :

(1) Or Ha Haïm 605, 1. (2) Ibid. (3) Voir Michna Beroura, Ibid. (4) Or Ha Haïm, Ibid.

(5) Voir Béer Etev, Ibid. (6) Kohelet 10, 8 ; voir TB Avoda Zara 27b.

(7) Rapporté par le Bet Yossef sur Tour Or Ha Haïm 551. D’après le « Tour » dans ce même chapitre,

il y a une obligation émanant des prophètes de suivre les Coutumes de ses ancêtres selon le verset de

Michelée 1, 8 : « écoute mon fils, ne t’écarte pas de la Torah de ta mère ».

(8) Cette option est également rapportée dans le Yalkout Yossef (Moadim 1, Minag HaKapparot 12) bien

que d’après lui, la règle majoritaire est de faire concrètement les kapparot (Ibid. 4).

(9) Kohelet, op. Cit. (10) Iguéret HaRamban.

Cet article se base essentiellement sur le recueil des cours du Rav Wolbe sur l’éducation : « Semer et Construire, propos sur l’éducation ». Les références mentionnées dans l’article proviennent donc de cet ouvrage.