Le Shalom Pratique

Le « Shalom pratique » existe-t-il vraiment ? Je ne parle pas du journal que vous tenez entre les mains, vous l’aurez compris, mais d’institutions ou de comportements destinés à apporter une paix sérieuse et durable à des individus ou à une collectivité. En d’autres termes, le « Shalom » doit-il être toujours accompagné d’amour, d’amitié ou de relations conviviales ? Nous savions déjà qu’il peut y avoir de l’amour sans « Shalom ». Il suffit d’observer la multiplication des cours et des séminaires spécialisés sur le « Shalom Baït /Paix familiale » pour s’apercevoir que nombre de couples s’aimant profondément ont malheureusement beaucoup de mal à vivre en harmonie, dans le « Shalom ». Heureusement, ces couples s’aiment et c’est pour cela qu’ils prennent l’initiative d’avoir recours à un Rav compétent pour exposer leurs problèmes, ou d’aller ensemble assister à des conférences sur le sujet.

Mais peut-il y avoir du « Shalom » sans amour ? Est-il possible de s’efforcer à vivre ensemble dans le respect et la bonne entente mutuelle uniquement par souci pratique ?!

Je ne parle pas seulement du couple, mais de la société en général. Des historiens et penseurs politiques de la renaissance : Locke, Hobbes et Rousseau ont émis tous trois une théorie du Contrat social. Qu’il s’agisse de préserver la sécurité, la vie ou la propriété de chacun, ces trois penseurs concèdent, chacun selon sa conception, que le « vivre ensemble » doit être primordial dans une société.

Qu’en dit la Torah ? Qu’en disent nos Maîtres ?


Une Michna du traité Guittin (p. 59) énumère plusieurs lois énoncées « Mipnéi Darkéi Shalom », c'est-à-dire, « en raison des chemins de la paix ».

Le premier exemple, sur lequel nous nous arrêterons, concerne la montée à la Torah. Rappelons que chaque Lundi et Jeudi matin, trois personnes sont « appelées » à la Torah lors de la prière, au moment de la lecture de la Parasha de la semaine par l’officiant. Le Samedi matin, il y a sept appelés. Tous les fidèles d’une synagogue savent que le premier appelé est le « Cohen », le second le « Lévi », et le troisième « Israël », terme générique dans ce cas précis, puisqu’il désigne n’importe quel juif n’étant ni « Cohen » ni « Lévi ». C'est-à-dire qu’à partir du troisième appelé, tout le monde peut monter à la Torah quelque soit son patronyme.



La Michna nous enseigne que cet ordre précis fut établi « en raison des chemins de la paix ». Voici donc un exemple de « Shalom pratique » !

Rachi explique que sans cette institution rabbinique, les disputes se multiplieraient à la Synagogue car chacun voudrait être le premier à monter à la Torah. On comprend aisément cet enseignement lorsqu’on connaît un tant soit peu la nature de l’homme : ce dernier recherche tellement les honneurs qu’il serait prêt à se chamailler comme un enfant uniquement pour « monter en premier » !

Quoiqu’il en soit, nous remarquons que l’idée avancée par Rachi n’est pas limitée uniquement à ce cas précis : les Sages peuvent, sous certaines conditions, décréter des lois dont la seule utilité sera de permettre aux hommes de cohabiter, de vivre ensemble, dans les meilleures conditions. Pour arriver à cette fin, nos maîtres prennent donc certaines mesures après avoir examiné la psychologie de l’homme. S’ils s’aperçoivent que l’absence de réglementation laisse la place aux désordres et aux conflits de toutes sortes, alors nos Maîtres n’hésitent pas à arranger la situation en règlementant comme il se doit.


Au cours de la discussion talmudique sur notre Michna, un des Sages du Talmud, Abbayé, déclare : « Toutes les lois de la Torah également ont pour motif la recherche du Shalom ! ». Il argumente ses dires par un passage du livre des Proverbes dans lequel il est écrit à propos de la Torah : « Ses voies sont des voies pleines de délices, et tous ses sentiers aboutissent au bonheur » (Proverbes 3, 17). Ce verset enseigne que l’application des lois de la Torah dans leur ensemble permet aux individus de s’épanouir. Or, un homme épanoui est un homme en paix !

Nous voyons donc que nos Maîtres n’ont pas décrété de leur propre initiative la possibilité d’édicter des règlements pour apporter un certain « Shalom ». Ils se sont en fait inspirés de l’esprit général de la Torah qui lui-même est « Shalom » ! Qu’il s’agisse d’un « Shalom » accompagné d’amour ou d’un simple « Shalom pratique », la Torah désire que l’homme vive en harmonie avec lui-même et avec ses semblables. L’idée d’un Contrat social permettant aux hommes de vivre en société sans empiéter sur les autres ne date donc pas des penseurs de la renaissance, mais bien de la Torah !


Pour terminer, je pense que sur le plan des idées, la recherche d’un « shalom pratique » avec son prochain est avant tout une question de bon sens. Par exemple, si deux personnes ne se supportent pas alors qu’elles sont voisines, deux possibilités s’offrent alors à elles : Soit elles commencent une guerre de voisinage sans merci, avec sono au volume maximum et linge 

étendu consciemment au dessus du balcon du voisin ennemi ; soit elles décident de « faire avec », de créer des règles de vie permettant à chacun de vivre en paix sans se soucier régulièrement de trouver une manière de se venger du voisin !

Il est évident que cette dernière solution est celle à préconiser. Certaines fois, le courant ne passe pas entre certaines personnes. L’absence de liens affectifs ne signifie pas pour autant : « situation de conflits ». Si chacun fait un effort pour vivre avec l’autre, alors une situation de « Shalom » durable s’installera, même dissociée de toute relation amicale…

C’est le « Shalom Pratique » !