Souffrance, investissement, et Torah

La Méguilat Ruth est l’ouvrage sacré associé à la fête de Shavouot. Le midrach, se penchant sur la question du rapport entre l’histoire de Ruth la Moabite et le Don de la Torah, donne l’explication suivante :

« Pourquoi Ruth est- elle associée à Atsert/Shavouot ? Pour t’enseigner que la Torah n’est donnée qu’à travers les épreuves et les souffrances (…) » (Yalkout Shimoni 596)

Intéressant… Cette sentence de nos Sages fait frémir… Avant de réfléchir sur son sens et sur sa portée, intéressons-nous à son contexte :

Ruth, qui n’était pas juive, a finalement décidé de se convertir (1) et de suivre sa belle-mère en Eretz-Israël. Pour cela, elle traversa de nombreuses épreuves, dont la pauvreté. Il est en effet écrit : « Et toutes deux allèrent jusqu’à ce qu’elles atteignirent Bethléem. Et il advint, lorsqu’elles arrivèrent à Bethléem, que toute la ville fut en émoi à cause d’elles. » (Ruth 1, 19). Il ressort des différents commentaires sur ce verset, que les habitants de la ville furent surpris par la tenue déplorable des deux femmes. Et pour cause, elles venaient tout juste de parcourir à pied le chemin, séparant le pays de Moab et Eretz-Israël ; on n’ose imaginer leur état de fatigue après une telle marche. Qui plus est, leur manque de ressources fit qu’elles ne purent même pas changer d’habits durant le trajet. Le midrach explique à ce propos qu’elles étaient vêtues de haillons et émaciées par la faim.

Or, expliquent nos Sages, la pauvreté est la pire des souffrances :

« Rabbi ‘Hiya a dit : toutes les épreuves sont dures, et celle de la pauvreté est la plus dure : toutes les souffrances viennent, puis partent, et alors tout redevient comme avant. Mais les épreuves de la pauvreté blessent les yeux de l’homme [c'est-à-dire, lui laissent des séquelles]. » (Midrach Ruth, Yalkout Shimoni 601).


Lorsque le midrach nous enseigne que la Torah n’est donnée qu’à travers des souffrances, il se base sur l’histoire de Ruth, n’étant devenue juive qu’après être passée par cette extrême pauvreté. Bien entendu, si nous apprenons ce principe de cette tsadékette, il ne concerne pas uniquement les cas de conversions, mais également tous les cas de techouva, tous les cas dans lesquels une personne désire « acquérir »(2) la Torah.

Notre midrach poursuit dans l’idée d’un lien entre souffrances, pauvreté, et réception de la Torah :

« La Torah a dit devant le Saint-Béni-Soit-Il : Maître du monde, donne-moi une part dans la tribu de la souffrance [c'est-à-dire, parmi ceux qui souffrent]. Car si les riches s’occupent de moi, ils deviendront orgueilleux ; mais les pauvres, eux s’occupent de Moi et Me connaissent, car ils sont affamés et abaissés (…) »

Notons, que la pauvreté dont il est question ici, est autant morale que matérielle. En effet, le mot employé à ce propos est « oni », qui indique une pauvreté accompagnée de souffrances, à l’inverse du terme « dal », utilisé habituellement pour désigner le « pauvre », dans le sens de « celui qui est sans le sou ».

Dès lors, même le riche peut être qualifié de « ani » lorsqu’il est dans la détresse. Le midrach parle de ceux qui sont « abaissés », or, une personne aisée peut très bien se sentir rabaissée, que ce soit par ses proches, par son entourage, ou, que D.ieu préserve, par sa femme (3).

Alors, cela voudrait-t-il dire que la Torah n’est qu’à la portée des malheureux et des désespérés ?!

Bien sûr que non !

Réfléchissons : quel est le point commun entre celui qui est accablé moralement, et celui qui manque d’argent ? Les deux ressentent un profond malaise, et désirent fortement que la situation change.

Et lorsqu’on désire fortement quelque chose, on prie ardemment pour sa réalisation. Curieusement d’ailleurs, on s’investira plus dans ces prières que dans notre service journalier.

Or, c’est justement cet investissement qui nous permettra d’avoir une chance de voir nos supplications se réaliser.


L’idée est donc la suivante : celui qui souffre, et qui s’investit, en plaçant sa confiance en D.ieu, pour faire cesser cette souffrance, pourra être entendu. De la même manière, celui qui s’investit, en plaçant D.ieu dans l’équation le menant au but recherché, a des chances d’y accéder. Et lorsque le but recherché est la Torah, alors D.ieu lui donnera sa part, acquise par le mérite de cet investissement.

La souffrance nécessaire pour accéder à la Torah, se dit en hébreu « amal », traduit en français par « labeur ». L’homme qui « laboure » la terre, le fait à la sueur de son front, mais en récolte finalement les fruits. La dureté du travail laisse place à la joie. Ainsi, celui qui se donne pour la Torah saura récolter ses fruits en son temps.

Alors, SOUFFRONS pour OBTENIR la Torah, investissons notre temps et nos efforts pour Elle. Que notre rapport avec Elle ne soit plus seulement celui d’un auriculaire droit levé vers un rouleau, mais celui d’un agriculteur satisfait de sa nouvelle récolte.

L’équation n’est pas le Juif ET la Torah, mais le Juif A la Torah.

 

 


  1. La question de sa « conversion » n’est pas ici le sujet ; d’ailleurs, je ne saurais dire si le terme français de « conversion » convient bien à sa démarche. Pour une réflexion approfondie sur ce sujet, voir Ruth Rabba 1, 4 ; Yébamot 47 b, ainsi que l’introduction des éditions ArtScroll (p. XLV, « Mariage au pays de Moab ») sur cette méguila.

  2. Ou plus exactement, tous les cas dans lesquels une personne désire prendre sa part de la Torah, c'est-à-dire, commencer à s’y investir, jusqu’à sentir qu’Elle est pleinement son héritage.

  3. Pourquoi le midrach parle-t-il de « pauvreté » s’il vise toutes les souffrances en général ? Surement pour insister sur la gravité de la souffrance dont il parle. La pauvreté est dans ce contexte l’épreuve la mieux appropriée, puisqu’elle est considérée comme la plus dure de toutes.